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Vous serez Saints.

Source: Matthieu 27,19


Puis, à mon dernier souffle, celui qui m'a guidé dans ces limbes reviendra vers moi. Il se penchera vers ma face et respirera mon ultime pulsation d'air. Ce qu'il me prendra alors ne me sera plus jamais rendu. Et au frisson glacé qui me parcourra, je saurai, que de la surface lisse de ma peau aux profondeurs blanches de mes os, tout en moi le connaissait déjà.
Mets une poignée de sel sur mon corps et touche le sommet de mon crâne avec tes mains aux doigts hirsutes, puis dépose-moi au milieu de mon sommeil sacré, là où la prochaine seconde n'arrive jamais. Fais-le pour la paix de mon âme, car le sang dont mon cœur s'est rempli fût celui des blessures et le sel que mes larmes ont perdu demeure ma seule richesse.

Viens.
Écoute avec moi ce vent maudit, cette souffrance lancinante qui prend sauvagement possession de toutes les essences de l'univers et prenons notre souffle dans cette douleur qui s'insinue dans tout ce qui vit. Puis, à pleins poumons, laissons l'effroi des vivants nous envahir. Car c'est dans cet abîme rempli de terreur que j'ai trouvé une source vive.
Lumière née de la lumière, miséricorde est son nom.

- Tu es donc roi?
- Tu le dis, je suis roi. Si je suis né et si je suis venu dans le monde, c'est pour rendre témoignage à la vérité. Toute personne qui est de la vérité écoute ma voix.
- Qu'est-ce que la vérité?
- Je suis la vérité, le chemin et la vie.
- Si tu étais la vérité, toutes choses changeraient avec toi. Car lorsque tu changerais, la vérité serait changée. Seul un dieu peut changer la nature du monde. Es-tu un dieu?
- ...
- C'est à moi que tu refuses de parler? Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te relâcher et que j'ai le pouvoir de te crucifier?
-Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi s'il ne t'avait été donné d'en haut. C'est pourquoi celui qui me livre à toi est coupable d'un plus grand péché.

Alors à voix très basse, j'ai bu à la coupe qui m'était tendue, celle qui était nommée miséricorde. J'ai bu ces quelques syllabes comme si elles contenaient toute la magie dont l'univers était capable. Par elle la lumière est venue. Et moi qui habite dans l'ombre de la mort et dont le chemin ne connaît pas de paix, j'ai pu joindre ma prière à la sienne.
C'est pourquoi, déployant la force de ton bras, tu m'élèves au-dessus des eaux. Tu te souviens de mon amour. Et ma prière n'a plus de fin.

Mais déjà s'épuise mon temps et va l'agonie vers son terme. Et il est déjà là cet instant où les ténèbres dévoreront mon aurore et où toutes les lumières disparaîtront de mon cœur d'homme. Bientôt je n'entendrai plus, mon esprit sera sourd et au cœur de mes rêves je gémirai de faim, car le sein de l'univers m'aura délaissé.
Mes désirs seront sans odeurs et mes cris sans souffle. De chaque particule de ce que je fus s'élèvera une clameur de pure terreur, et dans ma bouche, le sang des agneaux sera le goût de toutes choses.
Viendra alors l'heure des bêtes. Durant ces heures sombres, mon chemin de lumière s'éteindra et mon cœur vacillera dans la nuit. Dès lors, au doigt, l'alliance sera brisée, mais l'eau qui jadis coulait sur mon front se révélera lumière. Inextinguible lumière. Je serai, je fus, je suis; lumière naissant dans la lumière, mourant en elle, étant en elle.

Regarde-moi comme je viens à toi. Je t'ai vu mourir et mon esprit a été tué avec toi. Et avec toi, il est né à nouveau, puisant à ta source l'eau d'un baptême éternel.
Qui pourra rentrer dans ce sentiment de souffrance universelle qui émerge du monde et qui lui est consubstantiel? Ce monde où la vie perdure grâce à la destruction de la vie. Qui?
Celui qui s'y essaie découvre l'infini et cet infini est terreur. Et toi, tu te tiens silencieux au centre, là où tout converge.
Voilà pourquoi ton véritable nom est miséricorde. Tu absorbes la terreur du monde.

Alors je m'approche du monde de ton silence, comme un papillon s'approche d'une lampe brûlant sous un boisseau. J'apporte le geste qui ouvrira l'incendie, ton silence et ma nuit. J'apporte la mémoire du souffle. De ce souffle avec lequel tu aspiras la flamme de ma vie. La souffrance du monde s'estompe, ses cris se voilent : ceux qui t'écoutent sont guéris. Je rentre dans ton église. Ta paix mesure mon âme. Regarde, voici ce que j'ai fait de tes talents : j'ai travaillé avec ton pain et je me suis nourri d'eux. Eux et moi, nous avons fructifié.

J'écoute comment résonne ton nom lorsqu'il effleure le monde et puisque ce nom est Saint, je sais que nous serons saints aussi.