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La cène.

Source: Matthieu 18,20


Donne-toi en abondance, ainsi qu'est ta nature, et laisse descendre sur ma lumière et sur mon ombre une double mesure d'esprit.

Au fond de la nef coulait le Jabbok. Il bifurquait sur la droite juste avant le chœur, continuant sa course vers le transept sud qu'un gué permettait d'atteindre. Derrière le chœur, au-dessus de l'abside, se dressait Mahanaïm, une petite colline où semblait avoir été établi un campement. Des ombres claires s'y mouvaient.

M'approchant du gué, je vis de l'autre côté un homme assis. Je traversais pour le rejoindre. Je vis qu'il écrivait avec son doigt dans le pavement de la cathédrale. Il était écrit «Celui qui donne à ceux qui demandent prête à Dieu. Et mon Père honore ses dettes avec gratitude et reconnaissance».

Comme je me demandais comment Dieu pouvait considérer devoir quelque chose à quiconque, il ajouta de vive voix: comme Il est fort et silencieux, reste éveillé.

À cet instant je pris conscience qu'une cérémonie avait débuté et que ceux qui étaient au sommet de la colline commençaient à descendre vers nous. Leur descente donnait aux ogives l'aspect clair d'un ciel argenté et les piliers de la cathédrale semblaient alors porter l'espace infini.

Désignant les clartés qui descendaient vers nous, mon hôte déclara: voici mon peuple aux hanches déboîtées.
Et je vis qu'en effet ils boitaient. Lui demandant pourquoi ils claudiquaient tous, il répondit «parce que la main de Dieu s'est appesantie sur eux»

Comme je regardais vers l'autel, je vis le prêtre qui officiait lever le pain au-dessus de lui et je vis ses lèvres prononcer les paroles qui appelaient l'Esprit à faire son œuvre. Derrière moi, je perçus le grondement du torrent qui gonflait. Je fermais les yeux pour mieux le percevoir tout en m'interrogeant sur comment fermer les yeux pouvait permettre de mieux voir. C'est ainsi, en regardant vers l'intérieur, que je pris conscience que mon esprit était vide pour mes yeux et qu'il semblait qu'il n'y ait en moi rien qui soit, seule cette cathédrale existait avec certitude.

Alors, gardant mes yeux fermés, je Lui demandais: permets que ta lumière soit... Et je vis sa lumière être et je vis aussi à quel point elle était chaleureuse. La nef était maintenant baignée dans un brouillard de lumière qui s'élargissait vers le ciel. Ouvrant les yeux, je regardai vers le gué et je vis que l'eau avait débordé sur la rive, inondant en amont le déambulatoire et en aval les nefs collatérales. Le message gravé dans le pavement n'était plus visible, comme si la dette elle-même était effacée.

Mon hôte me prit la main, et ce fut une sensation étrange, comme si j'étais plus vaste d'un seul coup. Il me guida vers l'autel où les lueurs étaient déjà arrivées, mêlant leur éclat à cette lumière tout juste créée et qui en elle-même trouvait sa source. Mes pieds déjà trempaient dans l'eau. Puis, lâchant ma main, il prit sur l'autel du pain sans levain et le rompit. L'eau montait.

Il en trempa un morceau dans le vin et me le tendit. Lorsque je le pris, quelque chose d'aigu me piqua douloureusement le cœur, comme si une épine de sa couronne s'y était enfoncée. J'eus l'impression que le sang qui sortait de cette blessure était le sien et que ce sang était comme de la roche en fusion. Sous l'effet de la surprise, un instant durant, j'ai essayé de m'esquiver, mais sa main avait repris la mienne et la tenait fermement. Puis d'un seul coup d'un seul, l'eau envahit la totalité de l'espace du bâtiment. Par une alchimie insolite, l'eau, la lumière et l'air s'étaient intimement mêlés et cette substance étrange débordait vers le ciel. Cette eau lumineuse était respirable et j'eus l'impression qu'en nageant suffisamment longtemps je pourrais atteindre la voûte céleste.

Autour de nous virevoltaient les lueurs de Mahanaïm.

Je portais le pain à ma bouche. À l'instant où je l'avalais, quelque chose de sombre prit naissance au sommet de ma tête. Cette ténèbre rapidement s'étendit, me séparant de toutes lumières. Au bout d'un court instant, la totalité de ce qui m'entourait devint d'un noir si dense que je ne pouvais même plus voir mes propres mains, mais je sentais que mon hôte tenait fermement l'une d'entre elles. Tous mes sens étaient plongés dans la nuit, seule cette main était comme une île.

Les choses étaient nues: le sens qu'elles empruntaient à la lumière avait disparu. Bientôt l'univers entier se dissoudrait dans le néant, cessant d'abord d'exister, puis n'ayant jamais été. Dans l'infini du rien qui n'a ni commencement, ni bord, ni fin, quelqu'un, fermement, me tenait la main.

Toute la confiance qu'un cœur humain est capable d'éprouver, je l'éprouvais. Toute ma fragilité était dans cette confiance. Toute mon espérance aussi. Cette main était mes yeux, mon chemin et la promesse des choses à venir. Je n'étais plus qu'un cœur qui battait dans sa main. Si jamais je la perdais, alors je serais irrémédiablement perdu. Je me sentais misérable, mais je n'étais pas seul.

Puis il se fit un grand bruit sur ma droite, et avec lui la lumière du jour commença à m'inonder les yeux. C'était une grosse pierre qui était roulée et qui se retirant laissait violemment entrer le jour. Il me fallut de longues minutes pour que mes yeux s'habituent. Mon hôte avait disparu. Devant moi se trouvait un genre de table longue dont le support semblait taillé à même le rocher. Sur cette table, d'un côté un linge soigneusement roulé et de l'autre une longue bande de tissu déposée à plat. Je sortais du sépulcre. Devant moi s'ouvrait la nef. Je me dirigeais vers l'abside. À mon tour, je décidais de monter vers Mahanaïm.