us_flagFR_flag

Je suis la Kaaba.

Source: Jean 2,19


D'une main Dieu tient l'amour, la miséricorde et la joie. De l'autre la mort, la terreur et l'effroi.
Puissent ces mots t'accompagner à chaque instant.

L'incendie a commencé très violemment. Quelqu'un affirme avoir aperçu comme des étincelles bleutées qui partaient du sol et qui en touchant le bâtiment se firent flammes. Il ne fallut que quelques secondes pour que l'ensemble de l'édifice soit submergé par un feu rouge et irréel.

La nouvelle plongea le monde dans la stupeur et dans une impression de fin du monde. Ce qui se passait là était un événement majeur de l'histoire humaine. Il ne fallut que quelques minutes pour que les premières images soient diffusées sur les télévisions du monde entier. Alors le feu dévora toutes les conversations. Et tous connurent l'impensable.

La chaleur était intense, si puissante que personne ne pouvait approcher pour combattre l'incendie. Quelqu'un, pas très loin de moi, fit remarquer qu'on ne la voyait plus. Il ne fallut que peu de temps pour que la foule s'en aperçût aussi et ne laissa échapper un râle de stupéfaction. J'eus l'impression que ce râle faisait le tour du monde.

Car c'était vrai: les flammes étaient tellement intenses, tellement grandes et denses, tellement nombreuses, que l'on ne voyait plus qu'elles. Je me demandais, Mon Dieu, un feu d'une telle intensité, combien de temps avant qu'il n'en subsiste rien?

Au bout d'un certain temps, il devint évident que quelque chose d'anormal se passait. Il n'y avait en effet pas de quoi alimenter un tel feu si longtemps. Dès lors, les gens se calmèrent un peu et se mirent en attente. L'ensemble du monde, toutes religions confondues, avait l'esprit tourné vers la Kaaba.

La première nuit arriva. Noire. Une nuit sans étoiles, une nuit de ciel lourd. Une nuit de menaces et d'orages. Les flammes qui dévoraient le bâtiment s'étaient endormies avec le crépuscule. Il était redevenu visible, mais il semblait être comme une braise de charbon, d'une intensité rayonnante qui donnait l'illusion d'une certaine transparence sans pouvoir cependant être percée. La chaleur qu'il dégageait était toujours aussi intense, mais nul ne songeait plus à s'en approcher. J'eus l'impression que sa fragilité était telle que si quoique ce fût la touchait, elle pourrait tomber instantanément en cendre.

Mais il n'y eut pas de pluie, ni de cendre. Seule la chaleur ne diminuait pas. Cela dura tout au long de la première nuit dans un silence profond. Puis le deuxième jour se leva et avec lui arriva le bruit.

Le premier se fit entendre au moment même où les premiers rayons du jour déchirèrent la nuit. C'était comme un cri animal. Un cri qui souffre et qui s'étrangle. Un son porteur d'une douleur surhumaine. Un craquement dans la structure du bâtiment en était sans doute à l'origine, mais j'eus l'impression que ce son me déchirait moi-même. Et je ne fus sans doute pas le seul, car je vis beaucoup de gens près de moi comme parcourus de grands frissons dans le dos. Les sons se succédèrent toute la journée sans qu'ils aient un rythme particulier. Certains étaient de simples craquements, d'autres étaient si longs qu'on aurait dit des plaintes. Mais la chaleur, elle, ne faiblissait pas.

Aussi je vis arriver la seconde nuit avec soulagement. Car tous ces bruits avaient fini par me faire mal. À la longue, ils avaient fini par travailler ma conscience, en la modifiant. Comme si j'avais été sous les coups de rabot d'un artisan très spécial. Mon esprit avait été absorbé par ce spectacle, il avait fini par faire corps avec lui et fatalement tout ce qui arrivait au bâtiment m'arrivait aussi un peu. Si la chaleur du premier jour ne m'avait pas, à ce que je sache, tourmenté, il n'en était pas de même avec les bruits dont chacun avait eu un effet sur moi. Un peu comme s'ils avaient récharpenté mon esprit en le tordant et en lui infligeant des torsions et des contre torsions pour pouvoir lui donner la souplesse d'une autre construction.

À l'arrivée de la seconde nuit, les sons disparurent petit à petit, puis ils cessèrent complètement. Cette nuit-ci aussi était très sombre et sans étoiles. Mais ce qui, auparavant, rendait cela menaçant, avait disparu.

À la faveur de la nuit, on put distinguer qu'une autre chose avait changée ou était en train de le faire. Les petits filaments incandescents semblaient plus nombreux, ils semblaient plus fins que ceux de la nuit précédente, qui apparaissaient dans la lourdeur des braises. Non, ceux-ci semblaient fins et légers. Et surtout, il semblait qu'ils étaient mouvants sur la surface du bâtiment. Au cours de la nuit, ils se firent de plus en plus nombreux et de plus en plus vifs. Ils bougeaient le long du bâtiment et leur couleur devenait de plus en plus écarlate. A un instant donné, ils finirent par saturer toute la surface disponible, mais ils continuaient à bouger.

Bien sûr, le monde entier continuait de suivre cet événement extraordinaire. Les gens, d'où qu'ils soient, n'étaient pas allés vaquer à leurs occupations habituelles. Ils avaient formé une espèce de communauté d'esprit temporaire, à l'échelle de la planète, entièrement absorbée par ce qui apparaissait de plus en plus comme une sorte de révélation.

Il fallut moins d'une heure après le lever du troisième jour pour qu'arrive l'extraordinaire chose que chacun peut encore constater aujourd'hui et sans doute pour la suite des siècles.

Environ une heure avant la fin de la deuxième nuit, l'intensité des filaments incandescents passa nettement au pourpre. L'incandescence était telle que le bâtiment devint presque transparent. On ne pouvait pas voir les détails bien sûr, mais on pouvait distinguer les murs qui étaient derrière ceux qui étaient en face de vous. Et surtout on pouvait très bien distinguer que les trois piliers intérieurs étaient intacts. La structure intérieure était visible et elle n'avait pas bougé.

Lorsque le troisième jour se leva, la chaleur commença très nettement à diminuer. Les lettres d'or sur le hazam étaient toujours là. Parfaitement intactes. Tout était parfaitement intact. Au bout d'une heure, on constata que la kiswa, le tissu de soie noir qui pare la kaaba, avait cessé d'être un tissu. C'était devenu un marbre des plus purs.

Et ce marbre était blanc.